34 % de réserve hydrique : Minorque entre dans son été le plus sec
#117 Article magazine, reportage long format
Pas de newsletter hebdomadaire cette semaine, mais un article de fond, à lire en 8 minutes, sur un sujet qui concerne toute la société minorquine : l'eau, et ce qu'il en reste.
Au plus fort du mois d’août, Minorque accueille jusqu’à 230 833 personnes ( selon Institut d’Estadística de Balears (Ibestat) entre résidents et visiteurs, le double de sa population hors saison. C’est aussi le moment où il ne pleut presque jamais. Or début juillet, les réserves d’eau de l’île sont déjà tombées à 34 %, le niveau qu’atteignaient d’habitude les nappes fin août.
Minorque aborde donc son pic de fréquentation avec une réserve hydrique de fin de saison touristique, six semaines d’avance sur le calendrier de la pénurie. Les experts sont inquiets. Voici ce qui se joue derrière ce chiffre.
34 %, un mois d’août qui arrive en juillet
En trente jours, les réserves sont passées de 42 % à 34 %. Une baisse vertigineuse de huit pour-cent sur le seul mois de juin. Pour trouver un niveau aussi bas, il faut remonter à fin août dernier.
La météo a fait le reste. Selon l’AEMET ( l’agence météo espagnole), juin a été un mois très sec aux Baléares, avec 0,4 litre par mètre carré de pluie à Minorque, quand la normale du mois tourne autour de 13,3. Autrement dit, à peine 3 % de ce qui devrait tomber en juin. Le paysage s’en ressent déjà, avec des paysages d’herbes grillées et champs jaunis avant même le cœur de l’été.
Le calendrier ne joue pas en faveur de l’île. Juillet et août sont les deux mois où Minorque double sa population avec l’arrivée des touristes, et ceux où il ne pleut quasiment jamais. Les chiffres de l’Institut d’Estadística de Balears le mesurent : en juillet 2025, la présence moyenne sur l’île était de 200 405 personnes, en août de 218 946, avec un pic à 230 833.
Cette fréquentation d’été a d’ailleurs cessé de grimper, plafonnée par le moratoire sur les nouvelles places touristiques en vigueur depuis 2022 ; mais elle reste au maximum de ce que l’île peut supporter. Plus de robinets ouverts, plus de piscines à remplir, plus d’arrosage, au moment où les nappes sont déjà au plus bas. C’est une très mauvaise équation.
La plus basse de tout l’archipel
Minorque n’est pas seule à souffrir, mais elle est la plus mal lotie. Ses réserves sont les plus faibles de l’archipel. Et que se passe t-il dans les iles voisines ? Majorque est à 46 % , Ibiza à 47 %, alors même qu’Ibiza passait pour l’île la plus critique il y a un an. Tout l’archipel reste classé en préalerte sécheresse par la Conselleria du Mar et du Cycle de l’Eau.
Le contraste avec le passé récent est brutal. Il y a dix ans, à la même période, l’île était à 71 %. En une décennie, la réserve estivale de Minorque a été divisée par deux. L’an dernier déjà, la situation paraissait critique avec 42 % de réserve hydrique. Hors, ce chiffre est devenu le point de départ de l’année 2026.
Il pleut, et les nappes ne se remplissent pas
C’est un paradoxe car l’hiver 2025-2026 a été pluvieux. En janvier, les précipitations ont doublé la moyenne historique et les réserves ont regagné trois points, de 46 % à 49 %. Six mois plus tard, tout est reparti à la baisse. Pourquoi l’eau tombée ne reste-t-elle pas ?
La réponse est dans le sous-sol. L’ingénieur hydraulique José Antonio Fayas l’explique : “de tout ce qui tombe, seuls 20 à 25 % deviennent de l’eau souterraine”. Le reste file en surface vers la mer, s’évapore ou est absorbé par la végétation. En cause, la géologie de l’île, une roche calcaire compacte et fissurée qui laisse glisser l’eau vers la mer au lieu de la retenir comme une éponge.
“Pour que l’eau arrive tout en bas, aux 40 ou 50 mètres où sont les aquifères, elle doit d’abord imbiber toutes les couches supérieures”, précise Fayas.
Pour Joan Morro, le problème n’a rien de passager. “Ce n’est pas un problème exclusivement conjoncturel”, tranche-t-il. La pluviométrie est restée dans la normale ces dernières années, mais les niveaux des nappes, eux, n’ont pas suivi : “la recharge ne suffit pas à compenser les extractions, il existe un déséquilibre structurel”. Deux causes se cumulent.
Les prélèvements ont augmenté avec une demande croissante, et la façon de pleuvoir a changé avec moins de pluies mais plus intenses, qui ruissellent au lieu de s’infiltrer. Pour David Carreras, directeur de l’Obsam ( Observatoire Socioambiental de Menorca), la formule tient en une phrase : “il sort beaucoup plus d’eau qu’il n’en rentre, et pas seulement cette année”.
Sept millions d’euros et un plan qui arrive tard
Face à ça, les responsables affichent des chiffres et des projets. Le conseller balear du Mar et du Cycle de l’Eau, Juan Manuel Lafuente, se dit “obligé de pousser au maximum le suivi” des ressources et rappelle “l’effort d’investissement” du Govern (le gouvernement régional des Baléares) : sept millions d’euros répartis entre les communes de l’île pour contrôler et réduire la consommation, rénover les réseaux, améliorer l’assainissement.
Il évoque aussi la nouvelle dessalinisatrice de Llevant, les travaux sur celle de Ciutadella et les stations d’épuration d’Es Mercadal et Sant Lluís. “Minorque traîne des besoins importants”, concède-t-il, après “de nombreuses années où l’on n’a guère avancé”.
Du côté du Consell (le conseil de l’île), Simón Gornés, conseiller insulaire à l’environnement, insiste : “nous n’avons pas été inactifs”, et cite cinq mémoires techniques déjà rédigées pour récupérer les eaux de pluie des zones industrielles. Ce lundi 13 juillet justement, le Conseil Insulaire a réuni ses responsables. Il annonce convoquer cette semaine la nouvelle commission du Cycle de l’Eau avec les huit communes, pour enfin coordonner des mesures aujourd’hui très inégales d’une mairie à l’autre. Son président, Adolfo Vilafranca, promet aussi une dessalinisatrice modulaire à Cala Figuera (Mahon) pour la saison prochaine, et une campagne de sensibilisation aux économies d’eau.
Son ton, lui, détonne avec celui des experts. Aucune restriction n’a été déclenchée à ce stade, et Vilafranca se veut rassurant.
« La situation n’est pas dramatique, elle n’est pas non plus alarmante, mais elle réclame de la prudence. » Adolfo Vilafranca, président du Consell insulaire
Les experts, eux, jugent le calendrier dépassé. José Antonio Fayas, qui avait alerté dès 2014 dans un forum du Cercle d’Économie, ne cache pas son amertume : « les administrations ont épuisé de façon irresponsable le délai que nous avions ; maintenant, il ne nous reste qu’à pleurer ».
Le point noir, ce sont les infrastructures qui pourraient changer la donne mais n’y sont pas encore. La dessalinisatrice de Llevant ne fonctionnera pas avant cinq à huit ans selon les estimations. La réutilisation des eaux épurées, elle, ne remplit pas encore les critères qui permettraient de les réinfiltrer dans les nappes.
Vers des coupures d’eau ?
C’est le mot qui revient désormais dans la bouche des spécialistes. Avec la consommation de l’été 2025, Joan Morro estime que les réserves pourraient tomber à 25 % fin août, un niveau inédit qui rapprocherait l’île de restrictions de distributions d’eau, c’est-à-dire de coupures ciblées.
Reste à savoir qui paiera l’effort. David Carreras vise clairement les gros consommateurs : « il ne suffit pas d’augmenter les tarifs, parce qu’il y a des gens à qui le prix de l’eau est égal ; il faut poser une limite, et quand les propriétaires d’un chalet avec piscine et pelouse la dépassent, il faut couper l’approvisionnement ». Il réclame des critères identiques sur toute l’île.
Joan Morro plaide dans le même sens, en dosant : “agir sur les grands consommateurs”, “limiter temporairement les usages superflus de l’eau potable” comme l’arrosage ornemental ou le nettoyage des rues, et “appliquer des mesures sélectives avant d’en arriver à des restrictions pour toute la population”.
Pour qui prépare ses vacances, rien n’est décidé à ce jour : aucune coupure générale n’est annoncée pour l’instant, et l’eau coule normalement au robinet. Mais le sujet est sur la table des institutions, et les gestes simples, douche courte, pas d’arrosage inutile, réutilisation de l’eau, ont ici un sens très concret. Minorque est une île qui vit sur ses nappes, sans grand fleuve ni barrage pour amortir.
Ceux qui puisent pendant que l’île se serre la ceinture
Reste une question que la sécheresse pose chaque été : tout le monde fait-il le même effort ? Minorque est devenue l’île de toutes les piscines. Le cadastre en recense 10 506 pour un peu plus de 100 000 habitants, soit une pour 9,6 résidents, la plus forte densité de piscines d’Espagne.
Autant de bassins à remplir et à compléter tout l’été, au moment où les nappes sont au plancher. Et parmi ces gros consommateurs, certains ne se contentent pas de puiser dans le réseau. L’été dernier, pendant que les fontaines publiques fermaient et qu’on interdisait de laver voiture ou bateau, la Guardia Civil fermait un puits clandestin à Alaior. Il alimentait …..l’agrotourisme ( français) de luxe Cap Menorca et pompait 40 000 litres d’eau potable par jour !
Pour rappel, l’établissement hôtelier , dont les suites sont facturées plus de 1 000 euros la nuitée, avait touché un million d’euros de fonds européens en 2021 au nom de son “engagement environnemental”.
« On nous réclame des restrictions dans notre usage quotidien, alors qu’à ces gens-là on pardonne des dettes de plusieurs millions pour avoir enfreint la loi. C’est une farce. » Raquel, habitante d’Alaior
Malheureusement ce n’est pas un cas isolé dans la commune. À quelques kilomètres, l’hôtel Torrevella a gardé ouvertes sept piscines illégales, déclarées sur les plans comme des “citernes souterraines” de récupération d’eau de pluie. Le Plan Territorial Insulaire interdit pourtant plus d’une piscine par parcelle. L’infraction devait coûter 1,5 million d’euros au promoteur.
Une licence accordée fin 2024 par la mairie d’Alaior a ramené l’amende à moins d’un dixième de ce montant. Pour le GOB Menorca, la principale association écologiste de l’île, la mairie a récompensé le contrevenant : “un moment critique où les institutions annoncent des récompenses aux contrevenants”, dénonce son coordinateur territorial Miquel Camps.
La mairie de José Luis Benejam (PP) rejette toute responsabilité. Elle se dit non compétente en matière de discipline urbanistique en sol rustique, du ressort du Conseil Insulaire, ni sur le contrôle des puits, du ressort du Seprona. Deux administrations qui se renvoient la balle pendant que les compteurs tournent. Chez les habitants d’Alaior, il reste le sentiment d’une justice à deux vitesses.
A noter : Mon article est essentiellement centré sur l’état des réserves d’eau à Minorque. Si vous souhaitez plus de détail sur les hôtels “fraudeurs”, je vous conseille la lecture de l’excellente enquête de Blast : Piscines illégales, puits clandestin : comment trois hôtels français pillent l’eau de Minorque
Une commune a fini par bouger. Depuis janvier, Mahon ne délivre plus aucun permis de nouvelle piscine, pour un an au moins, le temps de légiférer sur de nouvelles règles de gestion de l’eau.
*Texte et graphiques : Cédric Balauze, à partir des sources ci-dessous.
Sources : Junio confirma los peores augurios: las reservas de agua caen al 34 % (menorca.info, 10/07/2026) · Los expertos encienden la alarma por el estado crítico de las reservas de agua (menorca.info, 12/07/2026) · El alarmante bajón de las reservas de agua tras un mes de junio sin llover (menorca.info, 13/07/2025) · La paradoja hídrica de Menorca (cope.es, 16/02/2026) · La presión humana en Menorca toca techo en verano (menorca.info, 08/01/2026) · El hotel de las suites a 3.000 dólares la noche y 15 piscinas que robaba agua potable (eldiario.es, 03/09/2025) · Una polémica licencia municipal permite a un hotel de lujo con piscinas ilegales eludir una multa millonaria (eldiario.es, 20/11/2024) · Menorca suma piscinas a un ritmo de casi una al día y ya supera las 10.500 (menorca.info, 01/08/2025) · Maó no autorizará nuevas piscinas durante un año (menorca.info, 29/01/2026) · El Consell cita a los alcaldes para ahorrar agua pero afirma que la situación «no es alarmante» (menorca.info, 13/07/2026)





